D’une Shoah à l’autre – Par Ori Haaker-Chijner

Publié le : 18 avril 2012

Hier matin, je faisais mes courses au supermarché de mon quartier de Ramat-Gan. Une dame était devant moi, avant-bras dénudés et j`ai entre-aperçu un tatouage, une série de chiffres sur son avant-bras. Pendant un court moment alors que l`émotion me gagnait, je revis en accéléré des dizaines d`images dans ma tête.

Je repensais à mon grand-père maternel, David Chijner, déporté parmi les premiers convois au départ de Drancy à Auschwitz, à ma grand-mère maternelle, Tzipa Chijner née Nudelman, déportée dans les derniers convois à Maidanek, à mon oncle, Isidore Haaker mort dans les geôles de Barbie à Lyon. Je revis dans un souvenir presque embrumé par le temps, le guéridon dans le salon de ma grand-mère paternelle sur lequel se trouvait un écrin qu`enfant j`aimais à ouvrir et qui contenait la photo de mon arrière-grand-mère et surtout ce petit carré de tissu or sur lequel était imprimé le mot « Juif » et flanqué d`une Maguen David et dont je ne comprenais alors pas la signification. Je repensais aux jours où ma mère me raconta l`histoire de mes grands-parents disparus alors qu`elle n`avait pas 4 ans.

Je repensais à mes oncles et tantes partis rejoindre Israël peu après la guerre, seule destination où l`espoir avait encore un sens.

Je repensais aux cauchemars de ma mère à l`orphelinat de l`OSE attendant en vain le retour d`une mère à jamais détruite et disparue dans les fumées de la haine gratuite et dénuée de tout sens.

Je pensais aux traumas laissés dans toutes ces familles de survivants, à ce qui nous était transmis, à l`admiration que je pouvais avoir pour toutes celles et ceux qui avaient relevés la tête pour vivre une vie digne droite comme celle que leurs parents avaient espérés pour eux.

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Je repensais au jour où j`avais visité le Struthof avec mon meilleur ami d`enfance dans les contreforts des Vosges. Je repensais à tout ce que l`humanité a perdu, définitivement. Je repensais à mon alyah, je repensais à Yom Hashoah de l`an dernier à Yad Vashem où j`étais invité à la cérémonie officielle de l`Etat d`Israël, à l`ulpan, où nous avions tous tant de difficultés à raconter l`histoire de nos familles dans un hébreu balbutiant, peut-être, surement et surtout parce que nous nous comprenions tous pour avoir cette douleur en commun.

Aujourd’hui j`ai 50 ans. 10 ans de plus que mes grands-parents au jour de leur destruction. 10 longues et courtes années où il leur a été interdit d`aimer leurs enfants, interdit de transmettre, interdit de vivre.

50 ans c`est si peu et tant à la fois, alors 40…

La douleur, la colère ne peuvent s`estomper. La rage non plus. Pourquoi avez-vous fait cela ? Comment avez-vous pu permettre cela ? Pourquoi n`ai-je pas eu le droit de connaitre mes aïeux ? Pourquoi tant d`inhumanité ? Je n`aurais certainement jamais la réponse. Il ne peut y avoir de réponse à cette question, elle justifierait l`innommable de la Shoah. Tout cela je l`ai ressenti en cet instant en voyant le bras de cette dame âgée, joliment vêtue, marchant avec sa canne et souriante.

C`est peut-être ca la victoire sur le Mal, que cette femme et d`autres (elle devait être une enfant il y a 72 ans) aient survécus, aient bâtis leur vie, aient vécus contre les démons.

Les années ont passé, des vies entières durant ces 70 ou 80 ans. En dépit des traumatismes la foi en l`humanité a persisté. Ce qui c`était passé, la Shoah, du fait de ce qu`elle est ne pouvait plus réapparaitre.

Et pourtant !

Si le bruit des bottes ne se fait plus entendre dans l`Europe de 2012 comme ce fut le cas dans celle de 1938, d`autres bruits émanant du même continent résonnent en échos aux appels de Goebbels, Himmler ou Laval. Depuis près de 30 ans avec un acharnement qui ne se dément pas, mais se renforce chaque jour, on entend « mort aux Juifs » dans les manifestations des capitales européennes, on dit que les juifs se comportent comme des nazis en Israël, on tente de les boycotter comme on les boycottait sous les lois de Vichy, on veut les spolier à Jérusalem comme on le fit en Allemagne, on autodafé la culture judéo-israélienne comme à Berlin les livres, on tue des enfants Juifs à Toulouse comme on le faisait en ces temps-là. L`ignominieuse « bête » est sortie de son antre et rien ne semble être en mesure de l`arrêter. Le veut-on d`ailleurs ?

On se délecte de ceux qui veulent s`indigner là où il ne faut pas et on ne s`indignent pas là où il y a urgence à le faire.

On a trouvé son bouc-émissaire. On laisse crier à la haine des juifs dans l`indifférence générale, voire avec la complicité de certains médias et de certains politiques. Il est nouveau de bon ton d`être antisémite, pardon antisioniste (mais en en faisant payer aussi le prix aux Juifs de Diaspora qui ne sont pas de nationalité israélienne, preuve en est de cette nouvelle judéophobie).

On s`insurge, on délégitimise, on se délecte, on veut éradiquer, comme le fit Hitler, comme le fit Pétain.

Cette nouvelle Shoah qui ne veut pas dire encore son nom est pourtant bien en marche, mais si les Juifs des années 30 et 40 n`avaient pas de refuges pour sauver leurs vies et celles de leurs enfants, aujourd`hui, et en dépit des Ashton, Hessel et consorts, il y a Israël, un Israël qui n`est pas simplement un refuge ou un nouveau ghetto, mais un Israël bouclier et rempart de l`humanité et de la conscience universelle.

Ma grand-mère a été gazée à Maidanek à l`aube du 7 mars 1943, son convoi étant arrivé dans la nuit du 6 au 7, soit 19 ans jour pour jour avant que je ne vienne au monde. Chaque année qui passe, à chaque anniversaire, je ne peux m`empêcher de penser à cette conjonction de dates, me rappelant à chaque fois la chance que j`ai d`avoir, D` merci, mes 2 parents vivants à mes cotés ce qui ne fut pas donné à ma mère ni à tant d`autres enfants juifs alors.

Dans quelques heures, pour Yom Hashoah, les sirènes de tout Israël vont retentir durant une minute. Une minute où tout un pays, toute une nation va se figer dans le silence, chaque citoyen où qu`il se trouvera, au restaurant, au bureau, à la maison, dans la rue, en voiture sur l`autoroute, dans le bus, chacun va se figer pendant une minute pour mon grand-père, pour ma grand-mère et pour les 5.999.998 autres victimes de la Shoah qui vont être vivant à nouveau.

Nous leur devons plus que la mémoire, nous leur devons de vivre, de nous battre, de regarder vers demain pour que jamais au grand jamais l`humanité ne puisse revivre une nouvelle Shoah.

Notre victoire sur le Mal, c’est bien d`être vivant, juifs, vivants sur notre terre ancestrale, Israël, libres déterminant nous-mêmes notre destin au cœur des nations, quand bien même celles-ci voudraient encore une fois nous en denier le droit fondamental et nous annihiler, en vain!

Ori Haaker-Chijner – JSSNews
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10 Réponses à D’une Shoah à l’autre – Par Ori Haaker-Chijner

  1. Lionel Répondre

    18 avril 2012 a 11:24

    BRAVO !!!

  2. Sioniste Répondre

    18 avril 2012 a 11:36

    Poignant…

  3. Gérard Pierre Répondre

    18 avril 2012 a 11:53

    Ce texte atteint le lecteur bien au-delà de la simple perception par l’esprit. Il s’adresse à toutes les fibres de l’Être Humain, celles que l’émotion fait vibrer.

    L’auteur rappelle sa visite au camp du Struthof et une conjonction de dates très personnelles. J’ai eu l’occasion, il y a quelques années, de visiter ce camp et de sentir planer sur ce lieu de grands tourments une chape de douleurs. Le climat y est pesant. Chaque recoin recèle une somme inouïe de souffrances.

    A l’entrée du camp, une plaque commémorative rappelle la date à laquelle le général Delestraint, patron de l’ORA [Organisation de la Résistance Armée], avait été interné dans ce sinistre lieu avant de terminer sa vie à Dachau, exécuté d’une balle dans la nuque ! …… Cette date, je ne peux pas l’oublier ! …… c’est celle du jour de ma naissance ! …… Ce jour là, à quelques dizaines de kilomètres de Natzwiller, pendant que ce héro de la résistance ‘’inaugurait‘’ le long calvaire qui allait le conduire à la mort, je naissais à la vie !

    Le hasard a parfois de ces clins d’œil ! …… Sont-ils vraiment fortuits ?

  4. annie Répondre

    18 avril 2012 a 12:24

    cette histoire, ressemble à celle de ma famille, ne jamais oublier

  5. SOLEIL Répondre

    18 avril 2012 a 13:05

    MERCI POUR CE POIGNAND TEMOIGNAGE.
    OUI IL NOUS FAUT NOUS FAUT NOUS BATTRE A CHAQUE INSTAND POUR VIVRE.

  6. blansy maurice Répondre

    18 avril 2012 a 17:29

    Merci

  7. Chennik Répondre

    18 avril 2012 a 18:32

    L’Etat d’Israël est-il capable d’expliquer que les juifs ne sont pas responsables des malheurs du monde?

    Une lettre qui ferait appel à la raison et éteindre ce feu de haine délirante.

    Ou alors attendrez-vous que le point critique soit depuis longtemps franchis pour réagir?

    Quand j’entend certaines connaissances parler de complot talmudique je commence à bouillir car je sens qu’en temps de crise les gens ont besoins d’une explication simple et imbécile afin de canaliser leur frustration.

    Un tel message existe-t-il déjà?

  8. Serge Belley Répondre

    18 avril 2012 a 22:03

    Il semble bien en effet que l’on aie besoin de par le monde de trouver un bouc émissaire pour tout ce qui ne va pas et malheureusement on a choisis par la pire lâcheté de perpétuer la haine des Juifs, tellement facile de s’attaquer a un peuple pacifique et humain qui ne veut autre chose que de participer au bien être de l’humanité. Ce texte, moi aussi je l’ai ressentis curieusement et pourtant je ne suis pas juif de naissance. Mais aujourd’hui, je suis JUIF par solidarité.
    LONGUE VIE A ISRAËL ET A SON PEUPLE.

    • Viviane Givony-Parayre Répondre

      19 avril 2012 a 02:54

      J’ai lu votre commentaire et je m’excuse si je me suis emportée en généralisant dans mon expression « des non-juifs évidemment ». Il est rare d’entendre ou de lire de la part de non-juifs des propos solidaires comme le vôtre et ceux de certains que je connais, mais je n’ai pu m’empêcher d’écrire cette expression, car je la dois à beaucoup trop de personnes qui sont en majeure partie dans l’ignorance de l’existence même d’Israël, de son histoire et de toute la géopolitique qui engendre la haine contre le peuple juif. J’aurai pu mettre: la majorité des non-juifs, mais je ne l’ai pas écrit. Dans cette majorité là, malheureusement, même nos dirigeants politiques pour la plupart, ne connaissent pas l’histoire de son origine jusqu’à 1947. Ils ne la connaissent qu’à travers des traités et des accords qui ont débuté dès 1948, en faisant abstraction de tout notre passé, comme si nous avions quémandé un lopin de terre par charité. Le monde ne veut voir que ce qu’on veut bien lui montrer. Et ce monde est presque prêt à occulter la Shoah et il ne faudra pas plus de 30 ans pour qu’elle soit totalement oubliée parce que les enseignants eux-mêmes apprennent à leurs élèves ce que les éditeur impriment: Tout, sauf cela.
      Je suis juive par ma mère, et chrétienne par mon père. Je respecte chaque personne qui respecte les choix d’autrui sans porter de jugement et je respecte les personnes comme vous qui nous soutenez. Mais nous sommes arrivés dans une époque de non-retour, car la vague est bien trop poussée par des vents, et des remous trop profonds se dessinent, pour qu’un Tsunami ne vienne tout dévaster. Le monde le veut, et le monde fait tout pour qu’il y ait une seconde Shoah. Nous nous en sortirons, moins nombreux peut-être, mais sûrement toujours aussi combattants contre l’ignominie des hommes à langue de vipères et en manque sang.

  9. Viviane Givony-Parayre Répondre

    19 avril 2012 a 02:10

    Merci Ori pour avoir su mettre les mots que je n’ai pris encore le temps d’écrire, que d’autres comme toi, comme moi ressentons. Trop bouleversée comme beaucoup, par trop de trop de tout ….. le vase va déborder et je ne suis qu’à l’orée de noeuds à défaire, ces noeuds que nous avons reçus en héritage et qui nous poursuivent à vie, même si nous avons été les premiers espoirs de nos chers survivants. Nous sommes atteints dans nos âmes, vestiges de nos aïeux. La douleur ne s’est pas arrêtée depuis que je suis née je crois, ou plutôt du jour où j’ai compris que je possédai une compréhension de ce qu’est être juif. La compréhension de ce que nous sommes, a été habituellement précoce et de là, le sentiment d’un besoin de combattre chaque peccadille enfantine qui est normale pour un enfant, mais suffisamment absurde pour des enfants nés après une apocalypse familiale et ethnique à la fois. Même encore adultes, ceux que j’ai toujours côtoyé, non-juifs évidemment, sont encore endormis sur leur « Histoire de France », des Gaulois à Napoléon Bonaparte. Ils ne connaissent que bien peu l’Histoire du Monde ! Le monde est bien trop grand pour eux et bien trop lointain pour s’imaginer que la Shoah a réellement existé et que nous en sommes les témoins héréditaires vivants par procuration. La France, et bien sûr l’Europe, ont une mentalité de piétinement qui ne peut les faire progresser que dans l’intérêt du porte-monnaie et pas du porte-livre ou du porte-plume. Leurs gènes ne se sont mêles qu’aux mêmes prototypes: On ne sait jamais, malheureux si cela ne serait-il pas dangereux !!! Et puis, il faut continuer dans les trace de papa, et de pépé et ainsi de suite, jusqu’à la reproduction de ceux que leurs aïeux si Bien Pavanés, leur ont transmis …. Eh bien quoi ?… Un patrimoine !!! Ce patrimoine d’avant la révolution française qu’ils ont combattu à en écrire un hymne ensanglanté pour ensuite s’en enorgueillir ! C’est çà la France. C’est tout l’acquis d’un passé royal, vendu sur les trottoirs de l’Elysée. Mis à part les titres, rien n’a évolué, et sans juifs, ils ne leur restera plus qu’à s’agenouiller sur le parvis de L’hôtel de ville pour lécher les bottes aux islamistes. Des lâches, restent toujours des lâches. Des vendus, procréent des vendus et des français restent des français, mais de souche !!!

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