Après al-Mabhouh, Ghannajé… – Par Jacques Borde

Publié le : 15 septembre 2012

Pratiquement deux mois après, que peut-on dire de plus sur l’affaire Ghannajé ?

Rappelons les faits : cadre du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (Hamas), basé en Syrie, Kamal Hussein Ghannajé, a été abattu dans la banlieue de Damas. En effet, le mercredi 27 juin 2012, en fin d’après-midi, « Un groupe d’individus est entré chez lui à Qoudsaya dans la province de Damas où il l’a liquidé », devait indiquer à l’AFP un responsable du Hamas. « Ils ont pris des dossiers de la maison (…). Selon nos informations, c’est le Mossad qui est derrière l’assassinat ».

Ghannajé aurait été tué à l’arme blanche. Curieusement, en repartant, ses assassins auraient tenté de mettre le feu derrière eux, de manière à effacer leurs traces. Le cadavre en partie carbonisé de Ghannajé aurait été retrouvé dans un placard (?)et portait des signes de tortures, dont des brûlures de cigarettes.

Une responsabilité du Mossad ? À ce stade du dossier, rien ne permet de trancher dans un sens ou dans l’autre. Même si, de prime abord, le Hamas a davantage d’ennemis du côté de Jérusalem que de Damas ou d’Ankara. En revanche, ce qui, au plan du mode opératoire, semble très peu « mossad like », c’est bien la tentatives d’incendie !…

Qu’en a-t-on dit de l’autre côté de la ligne de feu ?

Interrogé par Galei Tsahal (la radio de l’armée), le ministre de la Défense israélien, le Rav Alouf (lieutenant-général) Ehud Barak, a savamment maintenu le flou sur une implication des SR israéliens dans cette affaire. « Je ne suis pas sûr que cela soit forcément vrai », a, notamment, déclaré un Barak primesautier pour qui Kamal Hussein Ghannajé, dit-il, ne faisait pas partie des « justes de sa génération ».

En langage footballistique, on appelle cela botter en touche !

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À noter que celui qui fut 4ème vice-Premier ministre de l’histoire du pays, et 14ème chef d’état major de Tsahal, et chef du bras armé de cet état-major pour les opérations spéciales, le fameux Sayeret Mat’Kal, peut parfaitement, malgré ce passé chargé en termes d’aléas guerriers, assumer ce rôle de Normand : le Kidon, en charge des opérations de décapitation, ne prend pas ses ordre du ministre de la Défense, mais du Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu dans ce cas d’espèce[1], qui, dans l’absolu, n’est pas tenu de rendre compte de ce genre d’opérations auprès de ses pairs du gouvernement.

Il est une autre raison – qui corrobore, en quelque sorte, la phrase restée célèbre lors de l’Affaire Pollard, « Ceux qui savent, savent. Ceux qui ne savent pas n’ont pas besoin de savoir »[2]. – qui rendrait bien commode la posture de non-divulgation (officiellement, du moins) d’une opération de décapitation conduite par le Kidon aux autre membres du cabinet restreint : des ministres non tenus comme co-responsables de la mort de M. Ghannajé ne pourront pas être poursuivis ou mis en cause dans procédures lancées par des tiers en dehors d’Israël. Comme cela a été souvent le cas par le passé. Avec succès ou insuccès. Voir les procédures tentées contre Ariel Arik Sharon pour Sabra et Chatila…

En revanche, pour cet ancien du Mossad, Rami Igra, Ghannajé n’était « pas assez important dans la hiérarchie de l’organisation islamiste pour qu’Israël monte une opération avec les risques que cela comporte : le tuer serait risqué, compliqué, une opération très dangereuse », notamment dans la situation instable de la Syrie actuellement.

L’argument semble, toutefois, un peu tiré par les cheveux.

À notre connaissance, la « situation instable » du Liban pendant les années de guerre civile n’a guère embarrassé les SR hiérosolymitains pour y conduire leurs œuvres. Bien au contraire, dans certains cas. Il est, en effet, plus aisé de mener des opérations de décapitation dans un pays désorganisé où le quadrillage étatique laisse à désirer. Si le Mossad s’est retrouvé, si rapidement, dans la position du coupable désigné lors de la disparition d’al-Mabhouh, c’est bien parce que Dubaï est un environnement stable et bien quadrillé par les services de Contre-espionnage et de sécurité locaux…

La Syrie environnement instable? Depuis quelques temps, en effet !

Comme l’a démontré la longue enquête de Chris Aron dans Jane’s Intelligence Review, la succession qui a conduit aux affaires le président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, s’est faite dans une ambiance délétère au niveau des Renseignements. Il a fallu pour le nouveau président faire le ménage pour mettre un terme, tant que faire se pouvait, à des défauts d’organisation – une corruption endémique au niveau de ce que notre confrère britannique a, pudiquement, désigné sous le vocable de « mid management level »451 [3] – bloquant le bon fonctionnement des structures sécuritaires ad hoc. À « un point tel » que, même après les efforts entrepris par le Dr. el-Assad (entamés avant même son arrivée à la magistrature suprême), « certains éléments ne tenaient pas compte des ordres reçus »452 [4] de leur hiérarchie. Raison essentielle de ces comportements : pour ces personnels, en raison même des aléas des économies syrienne et régionale, il leur fallait maintenir en l’état leur mainmise sur les prébendes générées par, ou grâce à, leurs fonctions.

Quelque part, l’actuelle opposition armée syrienne peut remercier le pouvoir présidentiel : les opérations d’assainissement de la communauté du Renseignement l’ont, assurément, affaibli au point de ne pas avoir pu anticiper certaines réactions et certains troubles453 [5]. L’assassinat de Ghannajé fait-il partie de ces troubles ? Un individu dont la fonction constitue à se procurer des armes n’exerce pas vraiment un métier de tout repos…

En l’état, que peut-on raisonnablement dire de la fin de Ghannajé ?

Primo, Ghannajé, n’en déplaise à Rami Igra – qui, en l’espèce, a peut-être, là; effectué une mini opération de déception – avait effectivement le profil d’une cible pour le Kidon454 [6].

Ghannajé, plus connu sous le nom de guerre de Nizar Abou Moujahid, était l’un des adjoints de Mahmoud Abdel Raouf al-Mabhouh, liquidé, lui, à Dubaï, et chargé notamment, des achats d’armes de son mouvement.

Or, selon Israël Hasson, lui même ancien du Sherut Ha’Bitaron Ha’Klali (Shabak), Ghannajé avait bien remplacé al-Mabhouh dans ses fonctions après sa mort. À en croire, le site français spécialisé dans les questions de Renseignement CF2R, Ghannajé avait notamment en charge l’approvisionnement du Hamas en « armes spéciales ». Des matériels provenant « clandestinement de Libye, d’Iran et de Syrie. Les Israéliens croient qu’il se serait procuré des missiles antichars ainsi que des armes antiaériennes portables ».

Secundo, Même si Ghannajé n’était pas la première menace pour l’État hébreu, il représentait bien un risque de sécurité indéniable. Or, rappelons au lecteur que la stratégie de la décapitation, du Mossad, ou plutôt Sikul Memukad455 [7], dans le jargon interne de la communauté du Renseignement est, depuis des lustres, une stratégie préventive et non réactive dans l’arsenal sécuritaire hiérosolymitain qui permet, sur autorisation directe de l’exécutif, de liquider des ennemis de l’État hébreu. Ce qu’elle n’était pas à l’origine, car ce qui deviendra la Sikul Memukad a été mise en place à la suite de l’Affaire de Munich qui vit la disparition de l’équipe des onze athlètes israéliens venus participer aux Jeux Olympiques de 1972. Là, c’est le Mossad qui, sur instruction expresse du Premier ministre israélien de l’époque Golda Meir, va mettre sur pied un groupe, issu de son service action, le Kidon [8]. Mission de ces hommes de l’ombre éliminer physiquement les responsables palestiniens impliqués [9] dans la Tragédie de Munich. La traque prendra plus d’une décade.

Ghannajé, pour en revenir à lui, ne serait-ce parce qu’il était le successeur désigné d’ al-Mabhouh, avait le profil parfait du gêneur !

Généralement, pour ses Sikul Memukad, le Mossad a généralement privilégié les armes de petit calibre. De préférence le pistolet Beretta en 22 LR (ou en 7,65mm). Une arme précise, silencieuse et ne tirant qu’en simple action, évitant ainsi le coup de doigt fatal du premier coup tiré, comme sur le Walther PPK allemand. Immortalisé par James Bond, mais plus une arme administrative (police) que de liquidateur.

Poignardé Kamal Hussein Ghannajé ? Tant il est vrai que les Kidonim – si ce sont bien eux – sont à même d’utiliser une foultitude d’ustensiles pour arriver à leur fin, l’outil semble toutefois atypique, d’autant que les modérateurs de son (les silencieux, pour le commun des mortels) sont plus couramment utilisés par les SR (israéliens et autres).

Mais une autre piste – non hiérosolymitaine, cette fois – a également été avancée pour expliquer la fin brutale de Ghannajé. En effet, de leur côté, les Comités locaux de coordination en Syrie ont accusé, dans un communiqué vengeur, le régime du président Bachar el-Assad et ses « milices » (sic) d’être derrière l’assassinat, soutenant que Ghannajé a été « torturé à mort ».

« Personne ne savait qu’il était dans le pays à part les services de sécurité qui lui ont donné l’autorisation d’entrer », a prétendu à l’AFP Mohammed Hifaoui, un membre des LCC dans le camp de réfugiés palestiniens à Yarmouk (Damas).

Piste avancée sans en donner le commencement d’un début de preuve !

De plus l’argument voulant que « Personne ne savait qu’il était dans le pays à part les services de sécurité qui lui ont donné l’autorisation d’entrer », serait particulièrement risible s’il n’y avait pas mort d’homme. Les cimetières sont remplis d’activistes – aussi variés qu’il y a pu avoir d’obédiences politiques et/ou révolutionnaires dans le monde – qui se croyaient en sûreté avant de se faire trucider. Lorsque Mahmoud al-Mabhouh a débarqué à Dubaï, lui aussi devrait croire sur comme fer que « Personne ne savait qu’il était dans le pays ». Or, tout un chacun sait pertinemment que cela n’était pas le cas !

Par ailleurs, certains détails ne collent guère pour incriminer les services de Damas (ni ceux de Jérusalem). En effet, des témoins auraient affirmé que le commando aurait cherché où se trouvait l’appartement de leur cible. Probablement parce qu’ils n’avaient pas son adresse exacte. Or, tous les SR font précéder leur phases action de phase(s) de repérage. Qui plus est, les SR syriens sont chez eux à Yarmouk !

Autre point étrange, pour interroger – même de manière musclée – Ghannajé, il suffisait aux SR syriens de le convoquer ou de l’appréhender à tout moment de leur choix. Quant au Mossad, s’emparer, à leur insu, de personnes qu’ils souhaitent avoir sous la main quelques temps, c’est aussi une de leur spécialité. Remember Eichmann !

Affaire à suivre, donc…

Par Jacques Borde – JSSNews


[1]Celui d’être le primus inter pares du cabinet.

[2]Le Premier ministre, Yitzhak Shamir, répondant au président de la Commission restreinte pour les Affaires de sécurité de la Knesset, Abba Eban, qui demandait que toute la lumière fut faite de manière à satisfaire Washington.

[3]Jane’s Intelligence Review, Vol.17, n°06 (juin 2005).

[4]Jane’s Intelligence Review, Vol.17, n°06 (juin 2005).

[5]Opposition takfirie ralliée, par ailleurs, par l’un des plus sanguinaires spécialistes des massacre de masse de la région, Rifaat el-Assad, le propre oncle du président syrien, le Dr. Bachar El-Assad?

[6]Service-action du Mossad.

[7]Prévention ciblée. Le terme de décapitation est, lui, américain.

[8]Appelé la Colère de Dieu.

[9]Réellement ou réputés tels.

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