Liquidation de Wissam el-Hassan ! Is fecit cui prodest ! – Par Jacques Borde

Publié le : 26 octobre 2012

Outre certains troubles dans les rues de Beyrouth, l’assassinat du – fraichement promu, si ma mémoire est bonne – général Wissam el-Hassan, responsable de la branche Renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI), a provoqué deux types de mises en causes, aussi pauvrement étayées l’une que l’autre :

1° Le crime serait l’œuvre des SR syriens. Aidés, selon les diatribes des ténors du camp marsisto-futuriste, par le Hezbollah, si ce n’est du Premier ministre Mitaki, en personne !

2° Il serait, tout au contraire, une nouvelle opération décapitation du Mossad – Sikul Memukad 1, dans le jargon interne de la communauté du Renseignement hiérosolymitaine –.

J’avoue nourrir quelques doutes quant à ces imprécations. Prenons-les dans l’ordre, si vous le voulez bien.

Wissam el-Hassan

Quid des Syriens, donc ? Comme je l’ai déjà écrit sur ce site, les SR de Damas ne sont pas au mieux de leur forme. Bis repetitas. Re-citons la longue enquête de Chris Aron dans Jane’s Intelligence Review, qui nous rappelait combien la succession qui avait conduit aux affaires l’actuel président syrien, Bachar el-Assad, s’était faite dans une ambiance délétère au niveau des Renseignements, où la nouvelle équipe présidentielle avait dû faire le ménage pour mettre un terme à de graves carences d’organisation – une corruption endémique au niveau de ce que notre confrère britannique désignait sous le vocable de « mid management level »2 – bloquant le bon fonctionnement des structures sécuritaires ad hoc. À « un point tel » que, même après les efforts entrepris par le Dr. el-Assad (entamés avant même son arrivée à la magistrature suprême), « certains éléments ne tenaient pas compte des ordres reçus »3 de leur hiérarchie.

On notera que ces carences ont perduré, comme en témoignent :

1° L’incapacité du pouvoir de jauger de l’implication de la famille Tlass dans la crise actuelle. Et à empêcher Tlass Jr. d’aller se mettre à l’abri avant le déclenchement de l’offensive de l’opposition armée contre la tête de l’État syrien. Offensive ayant démarré par une sévère opération de décapitation, partiellement réussie, des structures sécuritaires ba’assistes !…

2° Le peu de réussites des Services-action de Damas à aller frapper – au-delà de leur pré carré, c’est-à-dire hors de Syrie, Alep, Deera, etc. restant des zones de rébellion à l’intérieur du pays – les têtes de l’insurrection, leurs mentors, alliés, etc.

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Quelque part, Wissam el-Hassan aurait donc eu le triste privilège d’être la seule cible à la portée des barbouzes de Damas ? Pourquoi pas ? Le levant a connu par le passé des gestes aussi fous et irraisonnés. Mais, ne serait-ce pas, plutôt, « Un attentat à la signature trop évidente », pour reprendre les mots de Kharroubi Habib, dans les colonnes du Quotidien d’Oran ?

Les doutes que nourrit notre estimé confrère viennent du fait que l’attentat s’est produit « quelques heures après le passage à Beyrouth du médiateur international Lakhdar Brahimi qui s’active à instaurer une trêve des armes durant la fête de l’Aïd entre les belligérants en Syrie. Une trêve dont le régime syrien a accepté le principe mais qui serait mal venue pour les franges extrémistes de l’opposition et leurs alliés au Liban et dans la région. L’attentat tombe étrangement à pic car il leur permet de soutenir qu’il n’y a rien à négocier avec un régime qui pratique les attentats terroristes et l’exportation de la guerre civile aux États voisins ».

Donc, de ce point de vue, « l’attentat de Beyrouth viendrait plutôt corroborer ce que Lakhdar Brahimi a déclaré être sa crainte, à savoir que le conflit syrien déborde pour embraser toute la région. Le régime syrien et son allié libanais ont-ils intérêt à se voir accuser d’être en train de provoquer ce débordement ? Et sont-ils si naïfs au point de signer aussi limpidement qu’il semble l’attentat commis dans la capitale libanaise ? »

En fait, poursuit Kharroubi Habib, « La seule certitude est que cet attentat complique la tâche de Lakhdar Brahimi. On aurait voulu le faire renoncer à la poursuivre qu’on s’y serait pas pris autrement que d’imputer à Damas le crime terroriste de Beyrouth pour le convaincre ainsi qu’il n’y a pas de trêve à espérer de la part de celui-ci ».

Quant à l’expertise qu’aurait pu leur apporter le Premier Majid Mitaki – lui-même (l’homme est un centriste plutôt modéré) ou son entourage) – les bras m’en tombent. Pas que les miens d’ailleurs ! Du moins à en juger du peu de nombre de manifestants (quelques centaines, au plus) que les tenants de cette thèse outrancière ont réussi à jeter dans la rue. Or, d’ordinaire, le Courant du futur et ses alliés n’ont guère de difficultés à réunir sous leur bannière des foules nombreuses lorsqu’ils appellent à manifester. À l’évidence, même les plus rétifs des Libanais à l’actuelle majorité n’ont pas avalisé les anathèmes lancés contre Damas, le CPL et le Hezb !

Quid, également du Hezbollah, dans cette affaire ? Au-delà d’une expertise pyrotechnique indéniable (mais qui en est dépourvu dans cette partie chaude du Levant ?), quel était l’intérêt du Parti de Dieu à liquider, ou se mêler de la liquidation de Wissam el-Hassan, plus un obligé qu’un vrai professionnel ? Drôle de réveil inutile pour le Hezbollah qui, avec un patience de chat (persan), suit la crise actuelle avec une prudence consommée (au point de décevoir certains de ses partisans), comptant les coups que se portent les uns et les autres tout en se gardant d’en donner. Wissam el-Hassan, certes, n’était pas dans les petits papiers de l’actuelle majorité. Mais pas un personnage aussi fondamental qu’ont voulu le croire certains. Pas assez, en tout cas, pour justifier un tel traitement de (dé)faveur. Plus encore, le Hezbollah a, aujourd’hui, moins intérêt que d’autres à ruer dans les brancard. Il a trop à y perdre. À commencer par son alliance avec les Aounistes qui lui a permis – enfin – d’être un parti de gouvernement après avoir été celui de la « Résistance croyante »4, selon l’expression remise au goût du jour par son n°2, Cheikh Na’ïm Qâssem. Si, pour reprendre l’expression consacrée, Paris a pu valoir une messe pour un futur roi de France, feu Wisam el-Hassan ne valait assurément pas un attentat pour le Hezbollah. Pas assez important, aussi simple que ça ! Or, comme l’a rappelé Alain Gresh, in Nouvelles d’Orient, « L’assassinat le vendredi 19 octobre de Wissam el-Hassan (…) représente le plus grave attentat commis au Liban depuis 2008. Et un acte d’autant plus inquiétant qu’il pourrait contribuer à entraîner ce pays dans la guerre qui se déroule en Syrie ».

Restent ceux que l’on accuse de tous les maux, grippe aviaire inclus, dès que quelque chose d’hétérodoxe se passe au Levant arabe : les SR israéliens ! Cette fois-ci, c’est du côté de Téhéran que l’on s’est empressé de vouloir faire porter le chapeau au Ha-Mossad Ley’Modi’in u-Ley’Tafkidim Méyuh’adim (Mossad). Avec à peu près aussi de rigueur que l’opposition libanaise incriminant ce pauvre Mitaki !

Parmi les raisons qui militent pour une exclusion des SR israéliens de la liste des suspects, il en est une qui balaye toutes les thèses complotistes : les efforts entrepris par la diplomatie hiérosolymitaine pour jouer un rôle de médiateur entre Damas et Ankara ! L’affaire a été révélé par l’ancien ambassadeur d’Israël en Turquie, Pinhas Avivi5, qui a déclaré « qu’Israël cherchait à avoir des entretiens avec la Turquie sur cette crise régionale ». Or, comme l’a justement souligné Éric Petrosino, sur JSSNews, « Israël, qui a suivi de près les développements en Syrie depuis le début de l’insurrection, est préoccupé par l’escalade des tensions en Syrie et l’effet d’entraînement sur son territoire ».

On imagine, sans trop de difficultés, l’effet désastreux d’une opération de décapitation conduite par le Mossad dans le jeu diplomatique lancé en direction d’Ankara. Et, là, rappelons encore une fois que le Mossad n’est pas une bande de pistoleros mexicains défouraillant à tout va, mais le SR extérieur dont les actions les plus dures relèvent du Premier ministre israélien en personne.

D’ailleurs, pourquoi Jérusalem aurait-il fait liquider le général el-Hassan ?

À ce point du débat, posons-nous une question fondamentale : qui était Wissam el-Hassan ? Le site en anglais du quotidien Al-Akhbar6, nous rappelle les grandes lignes de la carrière de l’intéressé : l’homme fut, notamment, un des gardes du corps de Rafiq Hariri7. Il aurait, d’ailleurs, dû se trouver dans le convoi de Hariri – n’était-il pas, alors le chef de sa sécurité ? – le jour fatidique. La commission d’enquête des Nations-unies jugera même que « son alibi était faible et qu’il pouvait être considéré comme un suspect ». Wissam el-Hassan prétendra avoir passé des examens à… l’université la matinée de l’assassinat, mais aurait donné, au même moment, pas moins de vingt-quatre coups de téléphone ! Pourtant, il ne fut jamais inquiété, les Nations-unies renonçant à creuser le sujet. Saad Hariri lui gardera sa confiance le propulsant même à la tête des Renseignements des FSI.

Le seul grief d’Israël à l’endroit d’el-Hassan était le démantèlement de 24 réseaux d’espionnage au Liban, pour partie imputés au Mossad. Mais, quatre choses, à ce stade, sont à noter:

1° Les SR ne tuent qu’en cas d’extrême nécessité. Le SR occidental étant (surtout depuis l’arrivée d’Obama à la Maison-Blanche) le plus létal étant la CIA, bien loin devant le Mossad…

2° Certains de ses réseaux, avaient, dirons-nous, de la bouteille, et, pour certains, n’étaient plus opérationnels depuis des années.

3° Leur mise hors d’état de nuire était, pour beaucoup de ces réseaux, davantage du fait du Sh’ubat al-Amn8 qui avait refilé le bébé aux SR des FSI.

4° El-Hassan était avant tout un obligé de Saad Hariri qu’un homme du sérail. Beaucoup moins professionnel que le directeur général des Forces de sécurité intérieure, le général Achraf Rifi9, se portant, à ce jour, comme un charme !

Autrement dit, s’il est bien une perte qui n’aura pas affecté, plus d’une journée, le travail de la communauté du Renseignement libanaise c’est bien celle de feu Wissam el-Hassan.

Reste que Wissam el-Hassan est bien tombé dans un pan de la guerre de l’ombre qui fait rage au Levant. Si l’on introduit l’adage latin, is fecit cui prodest (à qui profite le crime) dans le débat, force est de constater que les principaux nominés de ce casting médiatique – Damas, Hezbollah (et encore par procuration) et Jérusalem – n’avaient pas un intérêt majeur à expédier el-Hassan de vie à trépas. Voire pas d’intérêt du tout. En revanche, il est, dans la crise qui secoue le Levant depuis l’essor des printemps arabes, deux acteurs qui, depuis ses origines, n’ont de cesse de fournir armes, conseils et expertises à ceux qui ont choisi le sentier de la guerre. Et aucun d’entre eux – bien qu’États à façade maritime – n’est riverain de la Méditerranée. J’ai, bien sûr, nommé Doha et Washington !

Par Jacques Borde – JSSNews
L’auteur est spécialiste en géopolitique
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Notes:

1 Prévention ciblée. Le terme de décapitation est, lui, américain.
2 Jane’s Intelligence Review
, Vol.17, n°06 (juin 2005).
3 Jane’s Intelligence Review
, Vol.17, n°06 (juin 2005).
4
Hezbollah, la voie, l’expérience, l’avenir, p.191, Cheikh Na’ïm Qâssem, Albouraq, 2008.
5
Actuellement directeur politique du ministère israélien des Affaires étrangères.
6 Al-Akhbar, Who Was Wissam Al-Hassan ?
7
Assassiné en 2005.
8 Section de sécurité, la branche SR du Hezbollah.
9
Supérieur hiérarchique d’el-Hassan qui plus est.
 

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3 Réponses à Liquidation de Wissam el-Hassan ! Is fecit cui prodest ! – Par Jacques Borde

  1. Charles Stone Répondre

    27 octobre 2012 a 21:07

    Wissam El-Hassan était l’artisan du démantèlement des réseaux israélien d’espionnage au Liban. Ce général était un ami fidèle de l’ancien premier ministre assassiné Rafik Hariri. Et, en plus il est, parait-il la tête pensante d’un réseau d’armes à destination de Syrie. Bien sur au profit des rebelles syriens. A qui profite le crime, That is question?

    • chantal Répondre

      27 octobre 2012 a 22:19

      Aux pompes funèbres de Beirout.

      • Guycirta Répondre

        27 octobre 2012 a 22:49

        Très bon. Lol

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